Extrait de "
Juillet au pays" par Michèle ROKATOSON.
(thanks à la mam de Sista-G pour m'avoir parlé de ce livre)"L'hôtesse de l'air installe à mes cotés un jeune garçon tout excité. Douze ans, gros, de cette graisse des gosses des banlieues de villes occidentales. Trop de suvres, hormones, chairs molles, ventre et seins. C'est un jeune Indien, Indien ou Pakistanais, je ne sais pas faire la différence. Chez nous, on les appelle
Karana. il rentre au pays, dans son pays à lui aussi. Il est content, crie presque de bonheur, appelle son père: "Papa, Papa, on va à Madasgascar. On va voir la maison. On va voir mes cousins...". Papa est dans la rangée voisine, avec Maman et la petite soeur. [...]
Il est né à Madagascar, son père y est né, son grand-père aussi. Mais il est musulman dans un pays de chrétiens. Il a surement vécu dans le vase clos de sa communauté. Quartiers réservés, vie réservée, familles en réserve... Syndrome communautaire, dit-on. Mais de quelle communauté est-on, quand on est Malgache, d'origine indienne et vivant en France ?
Malgache d'origine indienne. Moi même, j'ai encore un peu de mal avec ce concept. L'ethnocentrisme est profondément enraciné de par chez nous. Cet enfant est malgache, Madagascar est son pays. [...]
C'est la première fois qu'il prend l'avion, la première fois qu'il rentre dans le pays natal de son père et de sa mère, dans son pays. Je reconnais la demi-seconde d'hésitation que j'ai eue avant d'accepter cela.[...]
Mais sait-il que chez nous, depuis vingt ans, les Karanas se font régulièrement piller et racketter à chaque évènement. Eux mêmes, d'ailleurs, sont souvent à la limite de la légalité en temps normal, acceptent et alimentent le racket pour avoir la paix. Les plus malins s'enrichissent impunément, par tous les moyens. Eternel cercle vicieux dans lequel plongent les communautés en marges. Et quand cet enfant comprendra ce statut qui sera le sien, comment le vivra-t-il? Et qu'en sait-il de tout cela ce gosse si heureux de rentrer dans un "chez lui"? Du moins le croit-il...
Ses ancêtres furent mis dans des bateaux, pour construire les chemins de fer de l'océan Indien. ils sont apatrides depuis des générations, apatrides en France, apatrides à Madagascar, invisibles de toute façon.
Qui sait qu'il existe en France toute une communauté de Malgaches d'origine pakistanaise ou indienne ?Voyages sans fin des migrants: Bombay, calcutta, djibouti, Mombassa, Majunga, Saint Denis, Port Louis, Paris, Johannesburg, Antananarivo, une terre pour s'ancrer, poser ses valises et 'chez moi"... "
"Le Monde est ma maison et le Ciel est mon toit."